Les Marchands de Joël Pommerat © Élisabeth Carecchio

LM Les Marchands mise en scène par Joël Pommerat au Théâtre de l'Odéon.

A quoi tient que le charme opère?

A une parole. A une voix claire qui s'élève hors de scène (celle d'Agnès Berthon) et qui commence un récit. A une voix-off qui demande qu'on la croit. Une voix, aux accents durassiens, qui pose l'écoute et le son comme embrayeurs du spectacle, mais qui donne tout de suite à entendre son étrangeté. La voix s'adresse à nous qui sommes dans la salle, elle se désigne, commente ses gestes, se regarde agir mais, sur scène, elle ne parle pas.

"La voix que vous entendez en ce moment. C’est ma voix
Où suis-je à l’instant où je vous parle ça n’a aucune importance
Croyez-moi.
C’est moi que vous voyez là.
Voilà là je me lève
C’est moi qui vais parler
Voilà c’est moi qui parle."

Elle indique, d'un ailleurs ignoré et tu, qu'elle parle.

Il faut donc croire. Mais comment croire quand le dispositif choisi par Joël Pommerat instaure volontairement la distance? Qu'il sépare? Qu'il fragmente? Car sur scène, les personnages que la voix évoque ne dialoguent pas. Tout au plus, nous parviennent des sons, inaudibles, comme un "simlish" imaginaire. Les personnages miment ce que la voix raconte. Ces scènes, quasi muettes, entrecoupées de noir, conformément à l'esthétique du metteur en scène, pourtant n'ont pas fonction d’illustrer le récit, elles l'interrogent. Où est le réel?

Le dispositif paradoxal élaboré par Pommerat parvient à en souligner la complexité. Cette femme qui nous parle et qui se présente à nos yeux, assise derrière une petite table, aux côtés de son amie, est une ouvrière à la chaine, un rouage anonyme chez Norscilor, une grande usine de composants militaires. C'est une femme, au corps brisé, corseté, maintenu par une minerve et une coque d'acier. Pourtant ce travail, répétitif, abrutissant, qui torture son dos, atrophie ses muscles et aliène son esprit, ce travail, seul, la tient debout et lui donne la force de sortir de chez elle. Car, elle mesure, dit-elle, la chance d'avoir un travail. Son amie n'en a pas. Cependant, tandis que l'une sombre dans la folie, jusqu'à tuer son enfant pour sauver l'entreprise qui lui refuse tout travail, l'autre, rongée par la douleur, cède à la paralysie.

Certains diront que le spectacle est noir. C'est noir. Certains diront que le spectacle est trop long. C'est vrai. En élaguant, dégraissant, le spectacle gagnerait en force ( les scènes finales, ridicules, centrées sur "la jeune fille timide" nuisent grandement à l'ensemble, tout comme les scènes de revenants bien trop répétitives). Néanmoins, encore une fois, la beauté est là et le travail de direction des acteurs exceptionnel. Le corps des acteurs, privés de parole, s'exprime dans une chorégraphie ciselée où le dramatique est sans cesse sous tension, chorégraphie que la scénographie, les lumières ( Eric Soyer), la bande son (François et Grégoire Leymarie) concourent à magnifier. L'une des plus belles et fascinantes créations étant celle de l'atelier où, dans un fracas assourdissant, les bras et les troncs des ouvriers, sculptés par la lumière, s'agitent dans un ballet mécanique et pourtant délicat.


avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Murielle Martinelli, Ruth Olaïzola, Marie Piemontese, David Sighicelli

Du 18 septembre au 19 octobre 2013 / Odéon, Théâtre de l'Europe

http://www.theatre-odeon.eu/fr/2013/05/14/les-marchands