Bobby Fisher vit à Pasadena de Lars Norén

LM beaucoup: Bobby Fischer vit à Pasadena, un texte de Lars Norén, mis en scène par Philippe Baronnet

Du texte à la scène: une mise en abyme bluffante.

"Tu entends ce que je dis. Ici, ce n’est pas un club, ni une réunion politique, qu’on peut quitter comme on veut. Ici, c’est une famille, et nous faisons cause commune "

Sur un échiquier, les pions se déplacent sur un plateau calibré et normé. Une partie se joue, puis, une autre. Le plateau ne change pas, les pions non plus. Pour Lars Norén, la famille est cet échiquier rigide où les pièces s'affrontent mais sans espoir de vaincre, comme par habitude. Les positions sont fermées, bloquées depuis trop longtemps. Chaque pion de la famille participe à une partie de dupes qui se joue violemment, à quatre, dans le feutré d'un appartement bourgeois. La dame ( la mère, une ancienne actrice), le roi (le père, un chef d'entreprise en difficulté), la tour ( la fille, alcoolique, au parcours difficile) et le fou (le frère, autiste, jadis imprévisible maintenant dompté par les médicaments), avancent sur le tablier familial, tentent de marquer des coups mais échouent à bouleverser le jeu qu'ils voudraient pourtant différent et libérateur. Aucun des pions ne peut quitter la partie. Le titre de la pièce est explicite, seul, Bobby Fischer, le joueur d'échecs mondialement connu, parvient à bouger pour s'installer dans un ailleurs rêvé, exotique, chaud, idéalisé, Pasadena, loin des longs et froids hivers suédois qui condamnent encore plus les pions au confinement tragique.


La réussite de la mise en scène de Philippe Baronnet tient notamment à la compréhension aiguë des enjeux de la pièce ( au point de s'en amuser comme le montre le pull en jacquard porté par "le fou"). Loin d'avoir choisi une disposition frontale qui isolerait le spectateur de la partie, Baronnet opte pour une structuration de l'espace quadri-frontale qui enferme le salon, où les pions se déplacent, dans un cadre qui en dédouble les contours. Le spectateur, au plus près de ce qui se joue, assis parfois sur l'un des quatre canapés qui jouxtent l'espace de jeu se trouve prisonnier de l'échiquier et voyeur sans pouvoir intervenir sur le flux des déchirements. La scénographie d'Estelle Gautier enchâsse l'image des quatre membres de la famille entre les quatre murs de ceux qui les observent. Le huis clos s'en trouve renforcé. L'intimité et la violence des échanges sont mises à nu, sans un confortable et possible repli de la salle.


Cependant, Philippe Baronnet travaille aussi intelligemment à décentrer le cœur de la partie afin de ne pas alourdir le propos, de ne pas surligner les évidences. Certains scènes jouent avec les limites de l'espace et invitent le spectateur à revoir la focale de son regard. La mise en abyme habile ne sert qu’à appuyer le spectacle des faux-semblants de cette partie truquée, perdue d'avance où chaque pion aspire au rejet de l'ensemble qui le contient.


Pour finir, il faut parler des quatre acteurs (Elya Birman, Samuel Churin, Camille de Sablet, Nine de Montal) qui portent le texte avec une juste intériorité. Ainsi, dans toute la première partie, Nine de Montal, par son attaque du texte, fait entendre toutes les craquelures qui menacent le vernis social et familial. Les non-dits et les frustrations affleurent en creux à travers une parole qui se veut pourtant normalisée et lisse de toutes aspérités.

Un beau "famille, je vous hain-me" au théâtre de La Tempête!

9 OCTOBRE // 27 OCTOBRE 2013

au Théâtre de la Tempête - salle Copi
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

Relâches exceptionnelles
les vendredi 18 et mercredi 23 octobre.

Représentation supplémentaire
le samedi 19 octobre à 15h30.

http://www.la-tempete.fr/index.php5?menu=1&saison=saison+2013+2014&fiche_spectacle=1551&presentation=1&diaporama=1